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3 ans après, quid du printemps arabe ?

Le 17 janvier 2011, Ben Ali quittait la Tunisie chassé par les foules et ouvrant la voie à la chute des dictatures. Le printemps arabe n’a pas débouché sur la démocratie. Pourquoi ? 

Parce que l’ère du temps est au simplisme, les journalistes occidentaux sont passés du « printemps arabe » à « l’hiver islamiste », sans nous proposer la moindre réflexion prouvant ainsi leur grande ignorance des sociétés orientales et leur manque de connaissance des ressorts de l’histoire. Ceux-ci sont complexes par nature. 

Il y a 3 ans, le peuple tunisien mettait à bas la dictature de Ben Ali qui avait lui-même succédé à un despote éclairé, mais despote quand même, nommé Bourguiba. Les rues arabes se sont enflammées et on a assisté à un jeu de quilles qui a emporté Moubarak le pharaon d’Egypte, Kadhafi en Libye, Ali Salah l’homme qui avait réunifié le Yémen pour en faire une affaire familiale et enfin, déclenché ce qui devient l’enfer syrien.

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Il faut éviter les généralisations parce qu’elles sont sources d’erreurs. S’il y a des points communs, chaque situation a ses spécificités.

En Tunisie, la Constitution a enfin été adoptée par une assemblée constituante dominée par Annahda le parti Islamiste. Cela n’a pas été facile et l’avenir n’est pas tracé. Il faut reconnaître aux Islamistes tunisiens une certaine flexibilité qui leur permet d’éviter la déflagration. L’existence d’une histoire laïcisante, portée par une classe moyenne et d’une centrale syndicale unique qui, malgré ses liens avec le pouvoir, a sauvegardé sa légitimité, ont fait le contrepoids à la victoire électorale d’Annahda, qui n’a qu’une majorité relative. La constitution d’un gouvernement de technocrates pour préparer les élections législatives et présidentielles bute toujours sur les calculs partisans. La Tunisie est-elle sortie de l’auberge ? Pas vraiment. 130 partis ont été légalisés, en majorité des groupuscules sans réelle influence. Le front contre Annahda, qui a réussi à contenir les velléités d’islamisation à pas forcés de la société risque de s’effriter rapidement, très rapidement. Les difficultés socio-économiques ajoutent à la démoralisation d’une jeunesse avide de récolter les fruits de sa révolution. L’avantage de la Tunisie, c’est que l’armée n’est pas une réelle force politique. Ben Ali lui avait préféré la police. Mais sans rationalisation du jeu politique, en présence de nombreuses forces centrifuges, il n’est pas exclu que le pays connaisse une longue période d’instabilité et de déchirements. Situation d’autant plus précaire, que le risque terroriste est aggravé par la porosité des frontières et l’armement libyen. Les atouts restent importants. Annahda, a une lecture de la période historique plus propice aux arrangements, la majorité des classes moyennes est attachée aux libertés individuelles et il n’y a pas de risque réel de coup de force au nom de la sécurité.

Alliance contre nature

En Egypte, la situation est totalement différente. Les forces anti islamistes ont choisi le pire : s’allier avec l’armée et les vestiges de l’ère Moubarak pour évincer les frères musulmans. Elles n’ont pas attendu longtemps pour en faire les frais. Les démocrates Tunisiens, dans les années 90, avaient soutenu Ben Ali dans sa croisade contre les Islamistes. Il les a tous laminés après. En Egypte, on assiste au même phénomène, en accéléré cette fois. L’armée Egyptienne c’est une réelle institution. 

Elle pèse historiquement, puisqu’elle dirige le pays depuis 1952. Economiquement, elle est la puissance numéro 1, par le biais du secteur public qu’elle dirige totalement. A cela, s’ajoute le fait qu’elle supervise tous les services de renseignement puisqu’elle est en charge de la sécurité intérieure. Les forces populaires, et non pas les frères musulmans, l’ont obligée à rester en retrait pendant un laps de temps. Les manifestants, fort nombreux, du 30 juin 2013, lui ont donné les clés du camion. Elle fera demi-tour et le ramènera sur la voie de l’ère Moubarak.

Le plus grand pays arabe est en danger de dislocation. Un homme comme El Baradei, qui a soutenu le coup d’Etat, a vite compris sa douleur et quitté l’Egypte. Morsi, contrairement à Annahda en Tunisie, a méprisé toutes les autres composantes de la société, réussissant à les liguer contre lui. Quelques jours avant son éviction, il avait tenu un discours abject où il promettait de couper la main à tout le monde, juges, hommes d’affaires, journalistes etc… Mais cette alliance de circonstance ne tient déjà plus. Sissi président, les autres joueront les utilités. Restera à observer la réaction de la jeunesse, de la population et des… frères musulmans. Ils ont près d’un siècle d’histoire, dont une grande partie dans la clandestinité.

Cette carte génétique ne peut être occultée si on a un minimum de bon sens. Il ne faut pas oublier, non plus, que le terrorisme islamiste est né en Egypte dans les années 80, que l’extrême pauvreté et la surpopulation des agglomérations périphériques sont un terrain favorable. L’économie, déjà en faillite, ne peut que souffrir de la longue période d’instabilité qui s’annonce, noircissant encore plus les perspectives de ce qui fut « la mère du monde » pour les égyptiens.

Le crime de Sarkozy

En Libye, la situation est plus complexe. L’Etat central n’existe plus que sur le papier. Ce ne sont pas des partis politiques qui ont émergé en nombre, mais des organisations tribales. Les uns vendent directement le pétrole, les autres empêchent l’armée de prendre pied chez eux.

La faute originelle est celle de trois pays : la France, le Qatar et la Grande-Bretagne. En armant les manifestants Libyens, ils ont changé la nature de la révolte et le cours de l’histoire de ce que l’on a pu appeler le printemps arabe. Les armes qu’ils ont distribuées sans compter, déstabilisent aujourd’hui toute la région et empêchent toute solution politique en Libye. Kadhafi aurait peut-être tenu plus longtemps, tué plus de gens, mais serait tombé face à une révolution pacifique qui, elle, aurait généré une direction politique alternative. Au lieu de ce scénario, on est en face de groupes armés qui se situent entre banditisme, racket et rapts entre autres, et revendications tribales. Il n’y a plus ni armée, ni police dignes de ce nom. Le Conseil général, constituante à la libyenne, est impotent. Il a dépassé les délais prévus pour rédiger la Constitution, sans avoir adopté une seule ligne. Les chancelleries occidentales avancent déjà l’idée d’une partition. Les plus généreux parlent d’un Etat fédéral. Sauf qu’il faut d’abord imposer l’idée d’un Etat. C’est très difficile, quand les armes aux mains des prétendus civils sont plus imposantes que celles des forces publiques, elles-mêmes peu sûres parce que traversées par le tribalisme, le clanisme et les liens avec le gangstérisme. Le pire, c’est qu’on ne voit pas émerger des forces politiques, ou juste civiques, capables d’enrayer cette marche vers l’anarchie. Kadhafi avait fait le vide en éliminant non seulement l’opposition, mais toute réflexion. « Le livre vert » était l’unique sujet de thèse accepté dans les universités. Le dictateur fou a érigé l’inculture en système d’éducation. Berné par BHL, qui se terre et préfère s’occuper de peinture, Sarkozy a livré des armes qui servent aujourd’hui, partout en Afrique, aux groupuscules terroristes.

Et les autres ?

Au Yémen, Abdellah Salah n’est pas fini. Son clan est toujours omniprésent dans les rouages de l’Etat. Mais malgré les apparences, la situation dans ce pays n’est pas la pire.

Tous les observateurs pensaient qu’il serait le premier à verser dans la guerre civile, parce que tous les yéménites sont armés. Culturellement dans ce pays, l’arme est un signe de virilité. Cela n’a pas été le cas. La guerre entre les « Houtiynes » et les Salafistes n’a pas de lien avec le printemps arabe. Elle a été exacerbée par l’affaiblissement de l’armée, mais elle est là depuis des décennies. Les Houtis, chiites, ont même poussé l’Arabie Saoudite à intervenir plusieurs fois au Yémen.

Le jeu politique est compliqué. Le Sud, qui a eu sa république populaire pendant un quart de siècle, est tenté par la sécession. C’est même acté, reste à définir la forme. Apparemment, l’on se dirige vers un Etat fédéral à trois ou quatre composantes. Tous les acteurs politiques acceptent l’influence du voisin saoudien par pragmatisme. Economiquement, c’est l’un des pays les plus pauvres du monde.

Les jeunes, contrairement à d’autres contrées, ont dégagé une structure, une direction, qui participe au débat national et qui n’est pas sans influence. Les artistes ont mené une action d’envergure, contre toute velléité de violence. Encore une fois, les préjugés sont aveuglants. C’est dans le pays le plus archaïque, modelé par le tribalisme et le conservatisme le plus poussé, que l’on constate un vrai débat politique et l’émergence d’une aspiration à la citoyenneté. Seuls les marxistes peuvent entendre cela.

En Syrie, c’est la catastrophe. Humanitaire d’abord, parce que le seuil des 200.000 morts a été dépassé, mais aussi politique. Les Islamistes light, combattent les Jihadistes dans les localités dites libérées. Assad, illégitime, tire les marrons du feu, parce que le conflit est devenu confessionnel et les minorités qui, ensemble, sont majoritaires puisque les Sunnites ne représentent que 40 % de la population, voient en lui un rempart. Il n’y a pas de solution prévisible parce que l’Iran, la Russie et l’Occident ont fait du dossier syrien juste un élément du puzzle régional en négociation.

Le pourquoi d’un échec

Malgré ces crises, sommes-nous dans des transitions, certes chaotiques, mais transitions quand même vers la démocratie ? La réponse est non.

L’histoire récente, celle des pays de l’Est Européen en particulier, nous apprend que pour qu’une transition réussisse, il faut trois conditions simultanées :

– Démantèlement des structures despotiques, mais maintien d’une administration efficiente.

– Consensus autour des conditions de la transition, consensus élargi et rapide.

– Adhésion populaire maintenue tout au long du processus.

Aucune de ces conditions n’est remplie dans le monde arabe. Avant d’essayer, modestement d’avancer dans le débat, il faut mettre un bémol. Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l’Elysée et ministre des Affaires Etrangères appelait, bien avant le printemps arabe, en parlant du Maroc qu’il connaît bien, à faire une distinction entre les pays qui ont déjà connu la démocratie et ceux qui ne l’ont jamais pratiquée. Ce distinguo est très rationnel. Retrouver des réflexes est moins coûteux que de les acquérir.

Mais il faut aller plus loin dans l’analyse. Le problème de ces sociétés, aux situations très différentes qui démentent le fameux « Monde Arabe », qui n’est qu’une création des orientalistes, c’est la difficulté de l’accès à la modernité.

La démocratie, ce ne sont pas uniquement des élections honnêtes et le respect du suffrage universel. La démocratie ne peut être qu’un élément d’un mouvement vers la modernité dont le dynamo est l’émergence de l’individu, son émancipation du grégaire, dans le cadre d’une citoyenneté consentie, revendiquée.

Ce qui est transversal à toutes ces sociétés, c’est l’aspect prégnant d’un repli identitaire. Tous les moments historiques de tentative d’accès à la modernité ont été avortés par la violence extérieure. Ce n’est pas un énième réquisitoire contre la colonisation.

Mais qui peut nier que « la renaissance », «Annahda» de Jamal Eddine El Afghani, Kawakibi et les autres n’avait plus aucune chance dès lors que l’Occident a occupé les territoires concernés ? Le repli identitaire autour du référent religieux souvent tribal ou pire, racial est antinomique avec la construction de la démocratie. Un autre élément est aussi transversal. La ville, dans tous ces pays, sans exception n’est pas une cité. Le phénomène le plus important des dernières décennies est la ruralisation des villes. Le taux d’urbanisation est effarant parce qu’il ne correspond pas à une industrialisation forcenée. La faible rentabilité en milieu paysan, l’absence absolue des services publics a envoyé des millions de gens en ville, sans que l’infrastructure, les opportunités d’emploi y soient préparés. Le pire, c’est que ces arrivants ont constitué la majorité et ont fini par annihiler toute possibilité d’en faire des citadins. C’est d’une importance capitale, parce que cette population a pour crédo, le salut individuel, le système D, la débrouille et qu’il est difficile pour une grande majorité d’entre elle, de s’inscrire dans un destin collectif. Or, c’est quoi la démocratie, sinon l’organisation de la vie en collectivité autour de certaines valeurs ?

Enfin, la faillite des systèmes éducatifs, souvent organisée par les régimes abattus, est une réalité qui a joué et joue un rôle dans les déchirements actuels.

En Egypte, alors que le pays est à feu et à sang, seuls 38 % des inscrits ont participé au référendum. Ils étaient moins nombreux il y a deux ans. Le taux de participation permet de juger les attentes profondes. Elles ne sont que faiblement politiques, mais essentiellement sociales.

Les soulèvements que les médias ont appelé printemps arabe ne sont pas des révolutions politiques, dans le sens où les manifestants ne soutenaient pas un projet alternatif. Ils reflétaient surtout un ras-le-bol général devant la misère, la corruption et le despotisme de proximité, puisque tout petit flic se comportait, se comporte comme un dictateur omnipuissant.

Les Islamistes n’ont fait qu’en profiter, ils n’ont été ni à l’initiative, ni à la direction du mouvement. Les jeunes, parce qu’ils ont refusé de s’organiser, de créer une direction, de s’inventer un projet, ont été une proie facile, ils ont été dépossédés de leur révolution. Cela signifie-t-il que cela n’a servi à rien ? Non !

Il y a un grand acquis : le mur de la peur est tombé. Instinctivement, les masses et leur aile marchante la jeunesse, savent qu’ils peuvent être maîtres de leur destin. Elles ont appris, à leurs dépens, qu’il n’y a pas de révolution sans direction révolutionnaire. La prochaine étape c’est de créer ces outils, parce que tôt ou tard le vrai printemps des peuples fleurira. 

 
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